A chaque navette pour L’eau tissée des lavoirs, je remonte à la source du projet qui est né il y a presque un an… Cela permet à ceux qui commencent à tisser avec nous de s’y retrouver. Cette Eau-dyssée n’est pas une collecte méthodique de tous les lavoirs de France. Seuls m’intéressent ceux que le gré des hasards, des vents et des rencontres m’a permis de découvrir, ceux qui font sens dans la démarche Text’Styles qui consiste à créer des moments poétiques uniques, et à tisser des liens….

Les vœux faits en janvier 2018 étaient les suivants :

Explorer des lieux, retrouver des paysages oubliés, disparus ou parfois, telle la lettre volée, toujours présents sous nos yeux, interroger les mémoires, les légendes, les histoires, les gestes anciens, plonger les mains dans l’eau et le linge.
Faire ressurgir les textes, vous inviter à re tisser l’eau disparue, à retricoter l’histoire et les conversations, inventer, créer avec des fils et des mots, de la laine et des poèmes, des tissus brodés pour retrouver la mémoire des lavoirs et des lavandières.
Il s’agit, au fil de l’eau des lavoirs, d’établir des correspondances, entre des lieux et entre des personnes, de s’enrichir les uns les autres, au fil d’une eau tissée…

Une très belle cartogra fil que je publierais bientôt s’est dessinée depuis M sur m…

Le 17 décembre dernier, repiquant le fil de la première navette de l’eau tissée menée en compagnie de Sonia Poncet ( Il était un fil), sur les traces de l’une des dernières blanchisseuses à l’ancienne à Paris, j’avais décidé de boucler de nouveau vers les lavoirs parisiens..

Il y a eu jusqu’à 300 lavoirs à Paris..

Il n’en reste plus aucun, plus aucune trace… Enfin presque…

Au cours de mes recherches, j’ai découvert ce site :

https://www.fontaine-fourches.com/632.5.La.lessive.5.0.Les.lavoirs.parisiens.localisation.et.anecdotes.html

Il permet de situer les emplacements de plusieurs lavoirs à Paris. Une liste- eau-dyssée à elle toute seule !!

Une phrase attire mon attention :

Le Grand lavoir du marché Lenoir, 3,9 Rue de Cotte Paris12ème. Quartier : Quinze-Vingts – Fbg St Antoine
Construit en 1830, c’était le dernier exemplaire des quelques 300 lavoirs de Paris illustré par V. Hugo Histoire d’un crime, 1851
Contrairement à ce qui est écrit aujourd’hui sur la façade, ce lavoir ne se trouvait pas au 9 mais au 3 rue de Cotte. Car, classée en 1988, elle a été sauvée in extremis et déplacée de 40 mètres à son emplacement actuel.

 

 

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Histoire d’un crime, Victor Hugo

Il me fallait voir ce lavoir, ce « dernier vestige » à Paris. Le seul ? A mes connaissances aujourd’hui oui…Mais qui sait ? Si vous avez des pistes ? N’hésitez pas à me les communiquer..

Alors par cette belle journée ensoleillée du 17 décembre 2019 et sans métro pour cause de grève, je me mis en route de bon matin, marchant dans une diagonale du M, depuis le boulevard Montparnasse pour rejoindre Montmartre en passant par le lavoir du Marché Lenoir..

Au passage, à l’approche des lieux..

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En arrivant dans la rue de Cotte je découvre que le « bâtiment central qui avait l’allure de marché », décrit par Victor Hugo, est  le célèbre marché d’Aligre / ou le marché Beauvau.

Le nom de « marché Lenoir » vient du nom de l’architecte du quartier au 18ème siècle : Nicolas Lenoir.

« Lenoir conçut le plan-masse du lotissement, le marché, les quatre immeubles formant les angles de la place centrale ovale. Il traça quatre rues, parallèles deux à deux pour desservir la place du marché : la rue d’Aligre, la rue Lenoir-Faubourg-Saint-Antoine, la rue de Cotte et la rue Trouvée » (source Wikipédia // Dictionnaire administratif et historique des rues et monuments de Paris)

 

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extrait du site géoportail

Une « rue trouvée » ? (clin d’œil à Marie France Dubromel, Mercière Ambulante)

Un nom comme celui là ne pouvait me laisser indifférente, surtout quand on cherche les lavoirs perdus…

D’après le dictionnaire administratif et historique des rues et monuments de Paris, la rue Trouvée a été réunie à la rue de Cotte en une seule dénomination en 1849 (soit 19 ans après l’édification du lavoir qui se trouvait alors peut être rue Trouvée ?). Le mot « trouvée » vient très probablement de la proximité de l’ancien hôpital Trousseau, c’est à dire celui des « Enfants trouvés » du faubourg Saint Antoine créé au 17 ème siècle. Ces lieux furent bâtis sur les terres de l’abbaye Saint Antoine des champs.

L’hôpital des Enfants Trouvés fut de 1674 à 1838 (huit ans après l’édification du lavoir),  l’un des deux hospices pour enfants abandonnés de la capitale. En 1839, après le transfert des enfants assistés dans le nouvel hospice des Enfants-Trouvés de la rue d’Enfer, il est affecté aux malades adultes puis fut détruit et déplacé.

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source Gallica

 

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Source : le travail de Monique Drouhin :https://fr.geneawiki.com/index.php/Au-delà_de_l%27état_civil_-_AD75_-_Enfants_assistés

  « Dans les langes de laquelle s’est trouvé un billet…. »

De langes, en linge, j’étais enfin arrivée devant le lavoir du marché Lenoir. La lumière rasante était belle. J’approchais ….

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Pendant que je photographiais le lavoir, ou du moins ce qu’il en restait : une porte et des fenêtres ne donnant sur rien, une dame s’était approchée.

Elle dit : – C’est beau n’est-ce pas ?

Moi : oui, et pourtant il n’y a plus rien…J’ai fait tout ce chemin pour venir voir qu’il n’y a plus rien.

 

Et la conversation s’engagea. C’est drôle, j’avais photographié le quartier Montparnasse, le jardin du luxembourg, l’arbre d’Alechinsky où j’avais rendez vous avec F, les rues, les cours de Paris et personne ne m’avait jusqu’à présent ni remarquée, ni adressé la parole. Il avait fallu arriver devant un lavoir…

Ces lieux où l’on parlait beaucoup, où l’on lisait dans le linge, me semblaient garder leur pouvoir, leur esprit des lieux..

Jane Audoli-Courtault que je venais de rencontrer ainsi par hasard partagea avec moi en quelques minutes ses goûts pour le quartier, le même attrait que moi pour les cours et l’architecture cachée derrière les portes, ses voyages et sa curiosité pour les tissages lointains..

Instagram fait bien les choses parfois et n’est pas toujours un lieu de fourvoiement, en quelques minutes nous avions scellé au hasard un petit lien, celui d’une belle conversation et un lien électronique pour ne pas se perdre tout à fait dans le bruit du temps ou les clameurs de la Bastille d’aujourd’hui.

Je découvrais tranquillement au café du coin (était-ce le café Roysin de Victor Hugo ? ) devant un thé menthe, ses photos, ses voyages.. Puis, avant de filer vers Montmartre, curiosité de l’historienne oblige, je tapais une recherche sur son nom, un peu gênée de ma curiosité….

Nous échangeâmes quelques messages puis je lui demandais si elle était l’auteure du livre paru sur les  » Lettres du Mont Valérien » de Bernard Courtault.

Avec une infinie gentillesse, elle me proposa de me l’envoyer.. Je le reçu prestement à M sur m et pu découvrir l’histoire de son frère, Bernard Courtault, né le 22 janvier 1923, résistant, condamné à mort le 3 octobre 1943, et fusillé le 3 novembre 1943 au Mont Valérien….

Le livre s’ouvre sur les souvenirs d’enfance de Jane, alors qu’elle n’avait que 4 ans, dans leur maison de Normandie

« Dans le jardin, une allée conduisait au perron de la maison de nos parents à Gaillefontaine »

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©Jane Audoli-Courtault in Lettres du Mont-Valérien- Bernard Courtault

Avec son autorisation je reproduis ici la première lettre de Bernard envoyé depuis la prison de Fresnes

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©Jane Audoli-Courtault in Lettres du Mont-Valérien- Bernard Courtault

 

« Mettre cette lettre sur du blanc.. Ecrivez par le même moyen dans le col.. Envoyez dans un tube de dentifrice aiguille et fil..Mettre un message compréhensible dans ma chemise rouge, il sera dans le poignet droit et doublure boutonnière en bas..Envoyez mon short et ma paire d’espadrilles blanches….. »

Aout 1943

 

« .. Cette fois c’est fini, à 8 heures je serai fusillé »

3 novembre 1943

Bernard Courtault, Lettre du Mont-Valérien, Par Jane Audoli-Courtault, Editions Ouest France/ Ministère de La Défense

A Gaillefontaine il y a trois lavoirs…Mais çà c’est une autre histoire..

Non, il n’y avait pas « rien » derrière la façade du lavoir du marché Lenoir…..

 

« Que mon conte soit beau, qu’il se déroule comme un long fil »,, Le Grain magique, Taos Amrouche

A suivre

Isabelle Segard-Baudelet Pour « L’eau tissée des lavoirs » – projet Text’Styles

30 décembre 2019

 

Très grand merci à Jane… Rendez-vous au lavoir ….