« Et les relents de la cuisine pouvaient
bien passer par le trou des serrures,
et l’odeur des habits mouillés, les jours
de pluie, submerger Clara d’Ellébeuse,
le gilet de soie d’Augustin Meaulnes ou
le pur visage d’Esther : ses jours
mûrissaient comme de grands tournesols »

Alice Curchod
Les pieds de l’ange
Guilde du Livre, Lausanne 1950

cité par Claire Krähenbühl en accompagnement de cet article

 

Etrange ou mystérieux sont les mots qui reviennent à plusieurs reprises pour décrire ce gilet de soie.

« Je vis qu’il portait un étrange gilet de soie très ouvert, que fermait dans le bas un rang serré de petits boutons de nacre. »

Puis plus loin :

« Il avait repris sa marche à travers la chambre lorsqu’il se mit à déboutonner cette pièce mystérieuse d’un costume qui n’était pas le sien. »

Ou encore :

« Et il était étrange de le voir, en bras de chemise, avec son pantalon trop court, ses souliers boueux mettant la main sur ce gilet de marquis. »

Lui, c’est Augustin Meaulnes et la description de son gilet « étrange » me fait penser au mystérieux gilet du Gilles, celui de mon cher Antoine Watteau, bien que celui-ci soit entièrement fermé. Au-delà d’une grâce infiniment touchante, il plane un mystère, un je-ne-sais-quoi semblant indiquer un décalage, un être-là tout en étant absent : des manches trop longues..un pantalon trop court, comme Meaulnes.

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Meaulnes m’était revenu en tête, brutalement, dans une allée autrefois bordée de rosiers. Et comme il ne me quittait pas si facilement, en rentrant, j’ouvrais machinalement le livre..et c’est le chapitre VII qui surgit :

Le gilet de soie.

Je l’avais oublié. J’avais presque tout oublié finalement.. Que Meaulnes s’appelait Augustin, le narrateur, François et le livre, dédié à Isabelle, la soeur d’Alain-Fournier. Mais surtout, que « L’aventure », le récit de ce qui était mystérieusement arrivé à Meaulnes pendant les trois jours où il avait disparu, devait se révéler grâce et après : « le gilet de soie » (le Gilles et soi). Le tissu ici déclenche l’imaginaire de François, l’observateur, le narrateur, mais aussi, parce qu’il le touche, rappelle à Meaulnes que ce qu’il a vécu n’est pas un rêve :

« Dès qu’il l’eut touché, sortant brusquement de sa rêverie il tourna la tête vers moi et me regarda d’un œil inquiet. J’avais un peu envie de rire. Il sourit en même temps que moi et son visage s’éclaira. »

 

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En y regardant de plus près, le gilet de soie d’Augustin Meaulnes ne ressemblait pas tout à fait à celui du Gilles de Watteau. Bien que nous n’ayons aucune information sur sa couleur ou ses motifs, ces détails indiquent un autre type de gilet :

« C’était un vêtement d’une fantaisie charmante, comme devaient en porter les jeunes gens qui dansaient avec nos grandmères, dans les bals de mil huit cent trente. »

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Mais il fut la clé, celle qui permit enfin le récit. Et les « navettes » de Meaulnes à l’intérieur de la pièce, mouvement du corps et de l’esprit, sont, tout en préfigurant la véritable aventure, comme des « voyages autour de leur chambre » ( Xavier de Maistre a 27 ans quand il écrit  « Voyage autour de ma chambre », comme Alain-Fournier lorsqu’il tombe en 1914, mort au combat, à Saint Rémy La Calonne, un an à peine après la parution du Grand Meaulnes).

« Et il reprit sa promenade de long en large dans la chambre. Je n’osais plus rien dire. Il marchait, s’arrêtait, repartait plus vite,comme quelqu’un qui, dans sa tête, recherche ou repasse des souvenirs, les confronte, les compare, calcule, et soudain pense avoir trouvé ; puis de nouveau lâche le fil et recommence à chercher… »

 

 

 

 

Enfin une nuit, vers le 15 février, (….) à minuit, je sentais sa main sur mon bras, et je m’éveillais en sursaut.

Lèvetoi, ditil, nous partons.

Connaistu maintenant le chemin jusqu’au bout ? »

 

 

Le gilet de soie, chapitre 7, Le Grand Meaulnes, Alain-Fournier, 1913.

 

Isabelle Baudelet pour Text’Styles, le 12 décembre 2017

 

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