CARTOGRA-FIL

Les navettes sont des voyages, des allers et retours, des corps en mouvement, fils d’ histoires et reprises de conversations. Afin d’en préserver la trace, tel le tissu qui seul subsiste après les incessants  va-et-vient de la navette sur le métier à tisser, j’ai souhaité faire le récit de ces rencontres, de ces liens qui se sont noués spontanément au coeur de mes explorations Text’Styles.

Se  déplacer l’un vers l’autre, ce que l’on appelle « tisser un lien », c’est aussi inscrire dans l’espace un mouvement, telles la chaîne et la trame.

Ces mouvements forment une cartographie  « text’styles », une CARTOGRA-FIL.

 

LE POINT DE DEPART

« Revenons au point de départ. C’est par là que je vais.
Chacun son point de départ. Chacun son livre magique. »

Hélène Cixous, Philippines, Prédelles, éditions Galilée, 2009

 

Reprenons le dernier fil, celui d’avril 2017, à la bibliothèque de Valenciennes, où j’effectuais ma dernière navette depuis Roubaix à la rencontre de Sylvie Durbec. Lors de la belle soirée poétique, ma voisine avait apporté un cahier noir où elle avait copié, pour nous la lire, une chanson de Marie Noël.

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Je faisais ainsi la connaissance d’Anne Sophie Oury, de sa sensibilité, de sa délicatesse. Que faisait-elle ? Elle ne savait me dire en un mot. Qu’est-ce que je faisais là ? Je n’étais guère plus efficace pour expliquer d’un trait.. Au fil de nos premières conversations, dans le train qui nous ramenait à Lille et à Roubaix, promesse était faite de se revoir bientôt. Elle souhaitait découvrir « Au paravent« , cette maison d’inventions littéraires que je tentais – encore et toujours – de bâtir à Roubaix, et moi, je voulais voir, approcher ses oeuvres tissées de fils, de mots et de feuilles et prendre le temps de faire connaissance. Je ne savais pas encore, en lui disant « au revoir » que le prochain quai de gare où nous nous retrouverions serait celui de M- sur m…

Ce 21 juillet 2017, c’est Anne Sophie qui propose de faire la navette du plat pays à mon nouveau pays de plis.

Quand la plaine est fumante et tremble sous juillet
Quand le vent est au rire quand le vent est au blé
Quand le vent est au …

Elle est arrivée à la gare de M sur m avec une valise extraordinaire, une valise ouvrant sur des jardins…

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Entrer dans le monde artistique d’Anne Sophie Oury, c’est entrer à pas très doux dans un jardin secret… Il faut écarter les branches, fouler les herbes dans un bruissement discret, caresser délicatement les fleurs, chercher les mots enfouis autour des arbres qu’elle aime tant.

« Quelqu’un tisse de l’eau (avec des motifs d’arbres

en filigrane). Mais j’ai beau regarder,

je ne vois pas la tisserande, ni ses mains même, qu’on voudrait toucher.

Quand toute la chambre, le métier, la toile

se sont évaporés, on devrait discerner des pas dans la terre humide. »

Philippe Jaccottet

 

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Derrière les dessins aussi minutieux que mystérieux, je découvre des mots familiers : « tous les jours, je recommence le même chemin« . Je touche délicatement les matières : des morceaux de tissus choisis, des rubans.. Le textus était là devant moi, il sortait d’une valise:

 

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Source: le Gaffiot des nuits blanches
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« J’aime tout ce qui reste, les traces, les petits Riens pleins de mystère et d’odeurs…
 
Je collecte les mousses et les feuilles des chemins parcourus, les dentelles des mariages passés, les pétales des bouquets reçus…
J’y revois les doigts, j’y entends les rires…. Toutes ces bribes, ces déchirures qui parlent tant de nous…
 
 
Je les rassemble, je les mélange, je les colle à mes mots et à mon dessin, pour dire-essayer !- la beauté de la Présence qui vibre en chaque chose, cette jubilation contenue, ce frémissement heureux, serein, d’une vie secrètement et continûment à l’œuvre dans et au delà de l’ordinaire agencement du monde. »
Anne Sophie Oury

 

 

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Aussi le passage des « textes » d’Anne Sophie au lieu où nous étions retrouvées semblait tout naturel. Je n’ai pas craint de lui montrer mon arbre.

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A qui peut-on montrer un arbre figurant parmi tant d’autres dans une promenade publique en expliquant pourquoi on l’a fait sien et qu’il était devenu le point d’ancrage de voyages à la ronde ? Pour le rejoindre, je lui proposais l’un de mes passages préférés : promenade du bas des remparts, longer le jardin ouvrier, et prendre la porte Saint Jacques de M sur m.

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Puis nous sommes descendues, vers les marais..

Passer le pont, traverser la tisanerie en lisière des bois, tissages, souvenirs, et joies d’aujourd’hui.  Je compris alors avec émotion qu’il y avait dans ce lieu que j’aimais infiniment, des fragments de la vie d’Anne Sophie. Son aller Lille-M sur M était aussi un retour. Elle y était revenue, avec sa valise de voyageuse, souriant avec moi au fil de la Canche. Peut-être y avait-il dans son tissage de mots, d’arbres et de tissus, des bribes de narration de cet impossible retour…peut être est-ce là aussi l’écriture, son écriture.

 

« Est-ce donc que ta patrie est justement l’impossible retour : le voyage sans autre fin que la vie ; le temps qui passe sans retour ; ce toi-même que tu ne parviens pas à trouver parce qu’il ne cesse de changer – un lieu qui n’existe que dans ta mémoire ou dans ton imagination et où il est impossible que tu reviennes ?

Ce voyage avait été une sorte de retour au pays à l’envers. »

Yannis Kiourtsakis, Le Dicôlon

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« Certains d’entre nous sont destinés à vivre dans une case dont il n’est de libération que temporaire. Nous autres aux esprits endigués, aux sentiments entravés, aux cœurs arrêtés et aux pensées réprimées, nous qui aspirons à exploser, à déborder en un torrent de rage ou de joie ou même de folie , mais n’avons nulle part où aller, nulle part au monde parce que nul ne veut de nous tels que nous sommes, et il n’y a rien d’autre à faire qu’embrasser les plaisirs secrets de nos sublimations, l’arc d’une phrase, le baiser d’une rime, l’image qui prend forme sur le papier ou la toile, la cantate intérieure, la broderie cloîtrée, le travail d’aiguille sombre ou rêveur venu de l’enfer ou du ciel ou du purgatoire ou d’aucun des trois, mais il faut que vienne de nous quelque bruit et quelque fureur, quelque éclat de cymbale dans le vide. » Siri HUSTVED, Un été sans les hommes,

Cité en écho par Georges Guillain à la lecture de cet article

 

 

 

 

Isabelle Baudelet pour Text’ Styles le 3 décembre 2017

 
Photographies ©IB
Oeuvres ©Anne Sophie Oury

Anne Sophie Oury sera présente en juin 2018 au salon du livre d’artiste de La Rochelle organisé par ARTHAE

A Sylvie Durbec et Anne Sophie Oury, « C’est comme çà qu’on s’écrit » (SD)

 

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Anne Sophie Oury, M sur m , 21 juillet 2017

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