CARTOGRA-FIL

Les navettes sont des voyages, des allers et retours, des corps en mouvement, fils d’ histoires et reprises de conversations.

Afin d’en préserver la trace, j’ai souhaité faire le récit de ces rencontres, des liens qui se sont tissés spontanément, autour d’un univers commun : les croisements entre le texte et le tissu. Se  déplacer l’un vers l’autre, ce que l’on appelle « tisser un lien », c’est aussi inscrire dans l’espace un mouvement, telles la chaîne et la trame.

Ces mouvements forment une cartographie  « text’styles », une CARTOGRA-FIL.

 

LE POINT DE DEPART

« Revenons au point de départ. C’est par là que je vais.
Chacun son point de départ. Chacun son livre magique. »

Hélène Cixous, Philippines, Prédelles, éditions Galilée, 2009

 

Dans le fil continu d’images et de mots sur Facebook, il se trouve quelques havres rares. J’ai la chance d’en connaitre quelques-uns. La page de Sylvie Durbec ouverte sur l’écriture, la broderie, le dessin, en est un. Un havre tout simplement comme un lieu où s’arrêter. Un endroit où l’on n’est exhorté à rien, où l’on « cesse de criailler dans nos oreilles comme qui verserait dans un entonnoir », où il fait bon se nourrir, s’interroger,  un lieu de correspondances, un point de départ pour d’autres voyages.

 

La tempête se lève, la flotte va périr, elle essaye de gagner le havre prochain.. Chateaubriand, Le génie du christianisme, 1837.

 

HAVRE

Havre vient du moyen néerlandais haven qui signifie « port »

« Petit port naturel ou artificiel, situé le plus souvent à l’embouchure d’un fleuve; petite anse bien abritée pouvant éventuellement servir de refuge à des navires de faible tonnage. »

« Lieu considéré comme un refuge.« 

Le Littré propose cette définition qui me parait intéressante :

« Havre d’entrée ou havre de toutes marées, port où il y a de l’eau suffisamment pour entrer en tout temps. »

Sur la page de Sylvie Durbec, ou sur son blog Sanspatrie, vous pouvez y entrer en tout temps. La mer ?  « Ce bleu synonyme d’oubli aussi« , vous la croiserez, c’est certain, ses éclats, l’abîme aussi. Des lieux, des fils, des cartes, et des allers et retours…

 

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© Sylvie Durbec

 

FRAGMENTS

Nous avions en commun le choix d’avoir vécu dans des villes en morceaux, des villes toutes en fragments : Marseille et Roubaix…Des villes au grand besoin de réparation au fil d’or de la poésie. Quand je dis réparation, l’image qui me vient à l’esprit est celle des céramiques brisées que les artisans japonais réparaient au XVème siècle, selon l’art du Kintsugi, au moyen d’une laque en poudre d’or.  « Cela relève d’une philosophie qui prend en compte le passé de l’objet, son histoire et donc les accidents éventuels qu’il a pu connaitre. La casse d’une céramique ne signifie plus sa fin ou sa mise au rebut, mais un renouveau, le début d’un autre cycle et une continuité dans son utilisation. Il ne s’agit donc pas de cacher les réparations, mais de mettre celles-ci en avant. »

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Images extraites du site http://www.wedojapan.com/kintsugi/

 

 

 

« Nous disposons le plus souvent de débris, de fragments ou de restes laissés par d’autres et que nous ramassons et emportons avec nous.  »

Sylvie Durbec, Marseille, Eclats et quartiers, Edition Jacques Brémond, prix Jean Follain 
2009

 

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« Plus que les îles faciles et douces aux enfants

c’est la mer qui se charge de nous ouvrir

le regard en trois

Trois quartiers? Trois îles d’or et de pierre blanche?

Dis, petite, que veux-tu?

Trois navettes ou trois bateaux sur l’eau? »

Sylvie Durbec, Marseille, Eclats et quartiers,

Recoudre le pied à la terre
le bleu à l’encre
le soulier au corps

travail de couturière
de cordonnier
ou de jardinier ?

 

Dans la chambre des rêves
s’asseoit la cavalière
elle tisse une prière de soie
dans le Tibet de sa voix

et s’endort toute petite.

Sylvie Durbec, Comme un jardin ( BLEU), édition potentille, 2009.

 

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TISSEUSE

Ce fut donc une joie pour moi de lire le 28 janvier 2017 ce message de Sylvie Durbec :

 » devenir tisseuse…comment y parvenir  »

Les tisseurs sont des compagnons de Text’Styles et de ses explorations entre le texte et le tissus, selon leur souhait, leur singularité, parce qu’ils aiment la démarche, parce qu’ils ont envie d’y participer, ou simplement la suivre.

« Je texte et tisse, tisse et texte, brode et brode tissu et papier de lignes et de fils.Tout ça grâce à un fils (ça tient à un fil, le dessin, la broderie) qui m’a donné du papier.

 Et ensuite à des fées qui m’ont donné du tissu, grain à moudre pour maladroite.

Gauche de la main comme du coeur, entre papier et textile, je file ma route.De l’un à l’autre, je fais des points et des intervalles, punto d’erba, point de tige,point à la ligne!

Ecridessiner, dessinécrire, nécrire, en tout cas faire jouer l’encre avec la page, 
le blanc avec le noir, et l’arc en ciel avec les maux pour les réduire à néant.
Essayer de sortir de l’écriture, ouvrir la fenêtre, s’échapper pour revenir encore à la charge.
Il m’aura fallu l’aide d’un fils et d’une pelote pour en arriver là!
Et depuis que ce fils m’a donné le fil, je brode sans fin les méandres 
sur les parois du labyrinthe.
(Née en 1952, 4 fils, brode comme elle respire.)

 

Sylvie Durbec pour Text’Styles , le 6 février 2017

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© Sylvie Durbec

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© Sylvie Durbec

 

Il était temps de traverser le miroir…

« Traverser c’est avancer pieds nus sur du papier de soie, sans le faire crisser, sans grincer des dents. » Sylvie Durbec, in Animals, Sans Patrie

 

CHEMIN DE FER : ROUBAIX-SAINT OMER 17 mars 2017

 

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La couture chemin de fer, photo issue du blog  Threadandneedles

 

« Je m’endors. Mais il faut partir; il faut prendre le train; il faut retourner vers la gare. Faut…Faut…Faut…Nous ne sommes plus que des corps trottant côte à côte, je n’existe plus que par la plante de mes pieds et les muscles fatigués de mes cuisses »

Virginia Woolf, Les vagues.

 

Du 15 au 19 mars 20017, Sylvie Durbec était en résidence à la bibliothèque de Saint Omer sur le thème  » Sanpatrie, les mots de l’exil ». En amont de l’arrivée de Sylvie, dix séances de travail avaient eu lieu avec les collégiens de l’Esplanade (club de lecture + jeunes réfugiés scolarisés) pour fabriquer une patrie portative, séances réparties entre le 19 novembre 2016 et le 19 mars 2017…

 

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Fragments de ville, ruines de l’abbaye Saint Bertin.

JOUR DE SEPT

Je souris au passage, en remontant la rue Carnot, le 7 m’accompagne en ce 17 mars 2017 , je lève la tête vers la croix de la pharmacie qui m’indique qu’ il est 17H07 et que la température extérieure est de 7 degrés!

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JOUR DE BLEU

 

 

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ERKEMBODE DE THEROUANNE, DICKENS ET MERCERIE

Un rendez-vous au café le Dickens, en face de la mercerie, chaleur, douceur et rhapsodie de conversations: l’Odyssée, la lettre B, Sangatte, la mer, la frontière, le pain, les mains mais aussi les pieds..la marche.. et ce tombeau de Saint si proche, à la cathédrale de Saint Omer, celui qui fait marcher ou qui intervient quand rien ne marche et qui reçoit aujourd’hui encore, en offrande, une multitude de chaussures :  Saint Erkembode 

 

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Photo-2222-1312Photo issue du blog  naturaimer 

 

 

Retour, à l’heure bleue : marcher vers la gare..

 

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Sur le quai je pensais aux « Chaussures vides , Scarpe vuote »,

 

Depuis l’enfance, je regarde mes pieds,
me demande si je les reconnais
ou
s’ils me sont des étrangers.
Je n’ai pas de réponse,
alors je les glisse dans des souliers.

Où sont passés les sentiments ?
Dans nos pieds.
Dans nos souliers.
Dans nos vêtements vidés de nous-mêmes.

Sylvie Durbec, Les chaussures vides, Scarpe Vuote, Editions les carnets du dessert de lune, 2010

 

Dans le train, j’ouvre le petit carnet aux lignes rouges que Sylvie Durbec m’a confié. Je suis émue à ses mots qui me parlent. Et je répète tout bas, en lisant : « Je ne sais pas pourquoi le déplacement a tellement de place dans ce que j’écris. »

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Sylvie Durbec, L’Ignorance des bêtes, La Main qui écrit,  Saint Omer en toutes lettres, Novembre 2016.

 

CHEMIN DE FAIRE : ROUBAIX-VALENCIENNES 7 avril 2017

Sylvie Durbec revenait de nouveau dans le Nord le mois suivant, invitée par  l’association Le cahier allant vers et la Société de St-Vincent-de Paul dans le cadre du festival « Poètes dans la Cité »,  l’occasion pour moi de me rendre de nouveau dans la ville de mon cher Watteau.

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Me voici de nouveau sur le chemin de faire . J’ai bien failli manquer notre rendez-vous ce jour là :  j’ai d’abord attendu le départ assise dans le mauvais train. Et à Valenciennes, les communications étaient en partie coupées, en raison d’un incendie et des câbles rompus sur un pont, mais heureusement, cela n’entravait pas la ligne de chemin de f’air.

Fils, canal, fragments, réparation.

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Photo L’Observateur

Je retrouve Sylvie Durbec et Muriel Verstichel rue Ferrand. Nous commençons par la visite de la bibliothèque ancienne des jésuites.

 

 

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Une plongée au XVIIIème siècle et dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert

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Puis la soirée Rad’Art (rencontre autour d’une oeuvre en présence de l’artiste) peut commencer. D’abord quelques lectures.  Anne Sophie Oury qui a fait le même voyage en train que moi et que je rencontre alors pour la première fois, avait apporté une chanson de Marie Noël:

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Puis des échanges sur une oeuvre brodée de Sylvie Durbec. Des mots sur des fils..On entre aussi dans le silence de la brodeuse, dans son travail de réparation…

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© Sylvie Durbec

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© Sylvie Durbec

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© Sylvie Durbec

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© Sylvie Durbec

Et c’est de nouveau l’heure bleue du départ

 

Nos doigts dessinent
l’ombre d’un départ
sur le mur bleu

Sylvie Durbec, Marseille éclats et quartiers

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©Sylvie Durbec

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Et la lecture peut commencer …

LIVRE UN

Une patrie portative pour un heimatlos

avant de partir il faut mettre dans la besace du pélerin

de quoi nourrir son voyage : viatique en tous genres

qui fera de l’heimatlos un voyageur accompagné

 

Je voudrais commencer

je veux que çà commence

je veux le commencement

je ne veux pas l’origine

je veux initier le verger

commencer à écrire pour

que le jardin s’ordonne

où s’écrit le quinconce

commencer par le bout

d’un des côtés du carré

et ensuite y aller de mon 5

comme d’autres de leur 7

il me faut restaurer le jardin…..

Sylvie Durbec, Sanpatri, édition Jacques Brémond,

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© Sylvie Durbec

 

et retrouver le point de départ :

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Isabelle Baudelet pour Text’Styles le 27 septembre 2017

Photographies © Ib

Epilogue.. Dans le même train que moi pour rejoindre le point de départ..Anne Sophie Oury.…A suivre…

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