Il marchait dans un jardin, Stéphane Mallarmé, parmi les bois, les prés et l’eau. Une promenade, un moment privilégié où l’esprit se laisse porter en chemin. A chaque pas, une conversation intérieure confectionne un ouvrage de pensées.

A quoi pensait-il alors ?

A la saison théâtrale toute récente…

Il pensait aux voiles et aux tissus dansants,  à la « fée lumière », la « femme fleur », à la danseuse de la « Serpentine », et de la « Violette » : Loie Füller, « cet exotique fantôme ».

DP267667.jpg

Loie Fuller (1862- 1928) , Hampstead

© Samuel Joshua Beckett (British, Shadwell, Stepney [London] 1870–1940 Bournemouth)

( Il ne s’agit pas de Loie Füller dans  ce film des frères lumières tourné en 1896..Certains évoquent d’Isadora Duncan ?)

 

CONSIDÉRATIONS SUR L’ART DU BALLET ET LA LOÏE FULLER

 

RELATIVEMENT à la Loïe Fuller, en tant qu’elle se propage de tissus épanouis alentour et ramenés à sa personne par l’action d’une danse solitaire, depuis un hiver, au rare étonnement des parisiens devant une révélation, tout a été dit en des études quelques unes presque des poèmes ; mon intention n’est de rien ajouter.

Plutôt comme tout à l’heure, parmi les bois ou les prés et l’eau, avant d’autoriser un hâtif soleil naturel à tout à fait dissiper mes réminiscences citadines, je m’y complus ; fixer, la seule, indiscutablement, qui mérite une arrière-attention, vu que l’esprit chez moi s’obstine à en tirer ce que, peut-être, elle signifia.

d008e8edf987a576104e36d936dfb43a

New York Public Library, 1892

 

(…) aidé comme je suis, inespérément et soudain, par la solution que déploie, avec le vaste jeu seul de sa robe, ma très peu consciente ou volontairement ici en cause
inspiratrice.

loie-fuller-danse-01

Frederick Glasier, Portrait de Loïe Fuller (1902)

 

(…) cette transition de sonorités aux tissus (qu’y a-t-il, mieux à un voile ressemblant, que la musique !) est, visiblement, ce qu’accomplit la Loïe Fuller, par instinct, avec ses crescendos étalés, ses retraits, de jupe ou d’elle, instituant le séjour. L’enchanteresse crée l’ambiance, la tire ainsi de soi et l’y rentre, succinctement ; l’exprime par un silence palpité de crêpes de Chine.

isaiah-west-taber-loie-fuller

 

( …) la ballerine se pâme certes, au bain terrible des étoffes, souple, radieuse, froide et elle illustre tel thème circonvolutoire à quoi tend la voltige d’une trame loin éployée, pétale et papillon géants, conque ou déferlement, tout d’ordre net et élémentaire.

 

( …) une femme associât l’envolée de vêtements à sa danse vertigineuse et puissante au point de les soutenir, à l’infini, comme l’image de sa seule expansion.

 

( …) Ainsi par ce dégagement multiple de plis, autour d’une nudité, grand, orageux, planant en le contradictoire vol où l’ordonne celle-ci ; elle se magnifie à une ampleur démente jusqu’ à s’y dissoudre, la robe évoluant comme seule et uniquement en train

 

…….

 

Comment, dans ma promenade, une matinée bientôt d’été, en un jardin, tandis que je me remémorais, pour les exclure, les sensations de la saison théâtrale récente, seul cela, un “ numéro “ de café-concert à vrai dire extraordinaire, m’apparut-il ainsi que valant malgré sa décoloration déjà que j’en résumasse, pour mon profit, le sens, je ne sais : excepté que, probablement, cette exhibition avait plusieurs mois représenté la somme de beauté supérieure que proposa une capitale à l’intelligence du poète et à la stupeur de la foule.

 

13 mai 1893, Stéphane Mallarmé, The National observer.

 

 

 

 

Isabelle Baudelet pour Text’Styles, le 16 septembre 2017

738_isadora_duncan_sur_la_plage_a_venise

Publicités