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« La liquidité est d’après nous, le désir même du langage. Le langage veut couler, il coule naturellement. »

Gaston Bachelard , L’eau et les rêves.

Photo ©Christine Vandrisse

Une eau tissée..

L’eau et le tissu se rencontrent perpétuellement, forment des instants, une histoire, des mélanges, des couleurs, des lieux, des matières et laissent souvent des traces dans le paysage autant que dans le langage. Cette exploration particulière entre texte et tissu, au fil de l’eau, se déroulera comme un voyage, une odyssée, une eau tissée.

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Photo ©Christine Vandrisse

Voici que grâce à la tisseuse Christine Vandrisse, j’apprends un mot, je fais la connaissance d’un lieu : le routoir. Routoir, route..l’odyssée se profile… Pourtant l’étymologie est toute autre : routoir vient de rouir , du vieux-francique « rōtjan », c’est à dire « pourrir  » .

 » L’imagination profonde, l’imagination matérielle, veut que l’eau ait sa part dans la mort, elle a besoin d’eau pour garder à la mort son sens du voyage »

Gaston Bachelard , L’eau et les rêves.

« Le rouissage est l’opération qui consiste à décomposer le gluten qui unit les fibres de l’écorce de chanvre, du lin, de l’ortie, afin d’en faire de la filasse, ou chanvre d’oeuvre et par la suite du fil et de la toile. »

Nouveau cours complet d’agriculture théorique et pratique

François Rozier Parmentier – Institut de France- 1809

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«  Le lin (ou le chanvre) était maintenu
submergé au moyen de grosses pierres dans l’eau stagnante, ou légèrement courante des routoirs. Le gluten de l’écorce se décomposait par simple
fermentation. Mais c’était tout un travail de surveillance, car la blancheur et la qualité de la filasse dépendaient de la disposition des plantes dans les routoirs, de
la durée du rouissage, de la présence de feuilles, de la température, etc.

L’on met le chanvre, le lin à rouir dans des eaux mortes, pour en détacher
plus facilement la filasse, quand il est à demi pourri.

Tous les routoirs datent de la grande période de production du lin et du chanvre en agriculture, c’est-à-dire entre le XVe et la fin du XIXe siècle. Une circulaire
nationale a interdit les routoirs pour raison de pollution au début du XXe siècle. »

Source : entretien avec Yves raison :

http://www.talus-bretagne.org/docs/2013/AG_2012_diaporama_routoirs.pdf

L’opération du rouissage  a laissé une empreinte dans le paysage : ces lieux appelés « routoirs » très présents en Bretagne

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Photo ©Christine Vandrisse

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Photo ©Christine Vandrisse

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Photo ©Christine Vandrisse

« Quand j’ai commencé, par La Mare au
Diable, une série de romans champêtres, que je
me proposais de réunir sous le titre de Veillées
du Chanvreur,  je n’ai eu aucun système,
aucune prétention révolutionnaire en littérature… »

George Sand, Notice, La Mare au diable

 » C’est particulièrement la
nuit que tous, fossoyeurs, chanvreurs et
revenants, exercent leur industrie. C’est aussi la
nuit que le chanvreur raconte ses lamentables
légendes. Qu’on me permette une digression…
Quand le chanvre est arrivé à point, c’est-à-
dire suffisamment trempé dans les eaux courantes
et à demi séché à la rive, on le rapporte dans la
cour des habitations ; on le place debout par
petites gerbes qui, avec leurs tiges écartées du bas
et leurs têtes liées en boules, ressemblent déjà
passablement, le soir, à une longue procession de
petits fantômes blancs, plantés sur leurs jambes
grêles, et marchant sans bruit le long des murs.
C’est à la fin de septembre, quand les nuits sont encore tièdes, qu’à la pâle clarté de la lune
on commence à broyer. « 

George Sand , La Mare au diable, 1846

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Gallica : revue Le magasin pittoresque 1889

LE CHANVRE

Le chanvre à la feuille palmée,
Le chanvre est en fleurs. Dans les airs
Le pollen, comme une fumée,
Ondule au-dessus des brins verts,
Et, comme un vin fort, son haleine
Grise les têtes dans la plaine

Le chanvre est mûr. Matin et soir
On a fait tremper sa dépouille
Dans l’eau dormante du routoir.
Le voilà prêt pour la quenouille.
Plus rapides que des oiseaux,
Tournez, rouets ; virez, fuseaux !

Comme une souple et tendre chaîne,
Ô fils menus du chanvre fin,
Vous enlacez la vie humaine
Du commencement à la fin,
Du berceau frêle où l’enfant joue
A la tombe où tout se dénoue.

Vous êtes le lange mignon
Qu’on fait blanchir à la rosée,
Le sarrau bleu du compagnon
Et le trousseau que l’épousée
Porte avec la clé de son coeur
Au logis de l’époux vainqueur.

Vous êtes la nappe dressée
Au coin du feu, les soirs d’hiver ;
La voile par le vent poussée
Sur l’infini bleu de la mer,
Et la tente aux mobiles toiles
Qu’on plante au lever des étoiles.

Ô fils menus du chanvre fin,
Quand viendra la mort, ce mystère,
Vous serez le linceul enfin
Où nos corps iront sous la terre
Engraisser les rouges pavots
Et les brins des chanvres nouveaux.

André Theuriet, in La vie rustique, 1888.

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Photo ©Christine Vandrisse

Isabelle Baudelet pour Text ‘Styles, avec Christine Vandrisse le 1/07/2017

Routoir près de Trédarzec, Bretagne ·

Christine Vandrisse, la voyageuse  parmi les routoirs bretons, présentera une installation dans l’église Saint Médard à Saint-Mard (02), du 10 au 17 septembre 2017 de 14h à 18h. Cette installation comprend une série de portraits de Gueules cassées, techniques gravure, édition, textile. S’y ajoute une édition d’après un Calligramme de Guillaume Apollinaire « Du coton dans les oreilles » , ainsi qu’un port folio (en cours). A suivre sur la page Facebook :  ∞ ∞ XVII