« 1er mai, jour de paie, emballe tes fringues et déguerpis »

« may day, pay day, pack rags and go away »

« Le Premier mai a été choisi à l’origine (1886) par les Américains parce qu’elle correspondait à la date à laquelle se terminaient traditionnellement les contrats de travail et de location, le Moving Day, le jour du déménagement, où il fallait décider si on allait rester ou chercher du travail ailleurs: « may day, pay day, pack rags and go away », disait-on à l’époque (1er mai, jour de paie, emballe tes fringues et déguerpis). C’était le meilleur moment pour revendiquer et le nombre des grévistes serait augmenté de celui des chômeurs. La tradition des grèves en fin de contrat de travail s’est d’ailleurs perpétuée jusqu’à nos jours en Amérique du Nord. Ajoutons que May day, tocsin révolutionnaire, est aussi devenu le signe de détresse international.

 

Le premier mai 1891, à Fourmies, le beau temps est au rendez-vous en ce premier jour du « mois de Marie », un vendredi. Sur les haies du bocage, l’aubépine veut fleurir.

A 9 heures, après une échauffourée avec les gendarmes à cheval, quatre manifestants sont arrêtés. Des renforts sont demandés à la sous-préfecture qui envoie en renfort deux compagnies du 145e de ligne casernée à Maubeuge. Le 84e RI d’Avesnes est déjà sur place.

Dès lors le premier slogan :  » c’est les huit heures qu’il nous faut  » est suivi par  » c’est nos frères qu’il nous faut « .

18h15 : 150 à 200 manifestants arrivent sur la place et font face aux 300 soldats équipés du nouveau fusil Lebel qui contient  9 balles (une dans le canon et huit en magasin) de calibre 8 mm. Ces balles peuvent, quand la distance n’excède pas 100 mètres, traverser trois corps humains sans perdre d’efficacité. Les cailloux volent ; la foule pousse. Pour se libérer, le commandant Chapus fait tirer en l’air. Rien ne change. Il crie :  » baïonnette !.. en avant !  » Collés contre la foule, les trente soldats, pour exécuter l’ordre, doivent faire un pas en arrière. Ce geste est pris par les jeunes manifestants pour une première victoire. Kléber Giloteaux, leur porte drapeau s’avance.

Il est presque 18h25….le commandant Chapus s’écrie :  » feu !feu !feu rapide ! visez le porte-drapeau ! « 

Neufs morts, trente cinq blessés (au moins) en quarante cinq secondes. C’était à Fourmies le premier mai 1891.

Maria Blondeau manifestait, à côté de son ami, le jeune Giloteau, porteur du drapeau qui marchait en tête des groupes. Elle tenait une branche d’arbre enguirlandée de rubans, l’arbre de mai. Elle criait comme les autres, réclamant les personnes arrêtées : « C’est nos hommes qu’il nous faut ». Giloteau frappé d’une balle en pleine poitrine tombe ; presque simultanément un autre projectile tiré à bout portant, affirment les témoins, atteint la pauvre fille à la tête et lui enlève le dessus du crâne « comme le couvercle d’une casserole», pour me servir de l’expression fréquemment entendue. »

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« Hier à six heures du soir, Maria (Emelie) Blondeau, âgée de 18 ans, ouvrière de filature, née à La Neuvillette, domiciliée à Fourmies est décédée en cette commune, lieu dit la grand place. »

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Maria Blondeau, 18 ans tuée à bout portant, les yeux dans les yeux de son exécuteur, d’une balle dans la tête
Louise Hublet 20 ans deux balles au front et une dans l’oreille
Ernestine Diot 17 ans une balle dans l’œil droit, une dans le cou, son corps contient cinq balles
Félicie Tonnelier 16 ans une balle dans l’œil gauche et trois autres dans la tête
Kléber Giloteaux 19 ans trois balles dans la poitrine et deux autres dont une à l’épaule
Charles Leroy 20 ans trois balles
Emile Ségaux 30 ans cinq balles
Gustave Pestiaux 14 ans deux balles dans la tête et une à la poitrine
Emile Cornaille 11 ans une balle dans le coeur
Camille Latour 46 ans commotionné après avoir assisté à la fusillade, décédera le lendemain

 

 

« Lorsque l’on est fait un jour de malheur.

En 1891, j’étais encore dans les choux lorsque dans le pays de mes parents survint un grand évènement: les ouvriers des filatures déclarent la grève. A Fourmies il y en avait plus de 10, cela faisait beaucoup de monde. Nous restions dans la rue du défriché, c’est à dire mes parents et mon grand-père, au bout de la rue. Ils avaient quelques bêtes et on venait d’instituer le « Petit Parisien » dans le canton de Trélon. Mon père, son premier vendeur, avait une rude langue et il était débrouillard. Il y avait déjà trois petits gosses à la maison. Mon grand-père envoya mon père en ville pour son journal, mais celui-ci qui était déjà grand militant socialiste, s’est joint à la délégation gréviste. De suite il y a eu des coups durs avec les gendarmes, lesquels ont fait des prisonniers qu’ils enfermèrent à la mairie. Alors vers le soir les grévistes devaient se rassembler sur la place verte. La municipalité a fait appel à la troupe. La 11e compagnie du 145eme est venue pour protéger la mairie et faire régner l’ordre. C’est mon père qui est monté dans un arbre pour faire l’appel pour former le cortège, et c’est lui qui était en avant avec le drapeau. Ils voulaient tous que l’on libère les prisonniers. Ils sont montés sur la place en chantant l’Internationale à faire trembler les murs. Ils étaient serrés les uns sur les autres. Alors là, devant les baïonnettes, mon père a fait faire silence et la délégation a demandé la libération des prisonniers, mais ils ont refusés. Alors le grand meneur a dit : « on pourrait leur chanter une chanson pour leur faire entendre que l’on est là ». Mon père qui chantait bien a chanté une chanson contre les patrons. Ils ont acclamés. Mais les soldats étaient mal placés, car si l’on donnait l’assaut, ils risquaient d’être désarçonnés. Le commandant a prit peur et il a fait tirer en l’air. Mon père était toujours en avant. Les grévistes ont hurlés. Mais mon oncle Appolinaire qui avait fait 5 ans aux dragons savait que la 2e balle ferait des victimes. Il a attrapé son frère dans ses bras et l’a porté derrière un pilier de l’église. C’est comme ça que mon père a échappé à la mort. Mais on avait vu que son frère le transportait, et le bruit s’est répandu qu’ Albert Fortier était blessé. Ma mère comme les autres n’était pas couchée. Ils étaient tous dans la rue. Voila qu’une voisine dit que mon père était tué, qu’elle avait vu elle-même que son frère Appolinaire l’emportait dans ses bras. Alors ma mère en larmes courut chez mon grand père lui disant qu’il avait envoyé mon père en ville pour son journal et qu’il était mort. Alors Grand-père est parti aux renseignements et il a ramené Papa à la maison pour rassurer Maman et il lui a dit:  » Albert il faut aller se coucher, il y a du travail demain ». Et c’est comme ça que j’ai été fabriqué ce jour de malheur. Cette année-là, les soldats de Fourmies qui étaient au 145e ont refusés de partir. Apres l’enterrement des victimes, mon père et l’autre grand meneur devaient être arrêtés, mais le parti socialiste les a fait passer en Belgique. Apres avoir obtenu une amnistie, ils sont rentrés en France. Il avait été question d’appeler la rue du nouveau monde rue Albert Fortier et la rue des Cléments du nom de l’autre meneur dont j’ai oublié le nom. Le journal n’a plus marché et mon père est parti pour Reims. Il n’a pas trouvé de travail. Il est revenu à Fourmies. Il a travaillé par ici par là. Pendant ce temps, l’enfant du premier Mai était né, le 7 Février 1892….. »…

Fidel Fortier , Mémoires

 

 

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Isabelle Baudelet pour Text’Styles 1er mai 2017

 

Source : La fusillade de Fourmies par Alain Delfosse

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