« Il est de fait que la fabrique des pensées est comme un tier de tisserand, un mouvement du pied agite des milliers de fils, la navette monte et descend sans cesse, les fils glissent invisibles, mille nœuds se forment d’un seul coup »

Goethe, Faust, traduit par G. de Nerval

 

 

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Une corde relie plusieurs cordelettes suspendues et parsemés de noeuds. Un objet étrange, ressemblant à un collier, des fils assemblés, non tissés : un Quipu ( Quipou, khipu ou quipo). Le mot signifie « noeud » ou « noeud parlant » en quechua,  la langue de la civilisation inca.

Mais plus que des fils non tissés, il s’agit là d’une écriture, d’une langue textile : l’inscription dans la laine ou le coton, de chiffres et de mots, des phrases à lire les yeux fermés, à décrypter avec les mains, des noeuds de mémoires.

                                              « Pour ne pas oublier, fais donc un nœud à ton mouchoir »

Sous nos doigts effleurant les fils, des informations minutieusement enregistrées : le nombre de troupeaux, des affaires militaires,  une évaluation des moissons, des bordereaux de livraison,le recensement des populations, des registres des naissances et des morts…

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Ethnologisches Museum der Staatlichen Museen zu Berlin

Dans l’ancienne langue inca, tissage et langue sont exprimés par le même mot, et pour désigner une conversation élaborée, on parle de broderie.

Cecilia Vicuna , poète et artiste chilienne, se saisit dans son art de cette similitude.

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« Mon travail réside dans le « pas encore », le  devenir de l’informe, où le son, le tissage, en interaction avec la langue  créent de nouvelles significations.En Janvier 1966 , j’ai commencé à créer des precarios (précaires), des installations , des objets composés de débris, des structures qui disparaissent, avec les quipus et d’ autres métaphores de tissage. J’ai appelé ces œuvres « Arte Precario » (…)

Précaire signifie la prière, l’ incertain, l’insécurité..(…) Un objet n’est pas un objet. Il est le témoin d’une relation.

Le tissage est la conscience de l’échange.

Le « quipu qui ne se souvient de rien, » un cordon vide (ouvert au désir de se souvenir) ,  a été mon premier precario (c. 1966).

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photographies Cecilia Vicuna   (Site officiel)

« Le poème n’ est pas dans la parole, ni dans la terre, ni sur le papier, mais dans la traversée et de l’union des trois. »

Poncho: Ritual Dress
 
hilo de agua
thread of water
 
hilo de vida
thread of life
 
they say woolly animals
are born high in the
mountain springs
water and fiber
are one
wool & cotton
downy fiber
an open hand
the cotton Mother textile goddess in Chavín is a plant
creature with snake feet, eyes and heart radiating
 from the center like a sun
 
the poncho
is a book
a woven
message
a metaphor
spun
 white stones found in the midst, the illa and the
 engaychu are the emblems of the vital force within the
 woolly animals themselves but only the poor and
 haggard can find them by the springs.

                                                         « Le poncho est un livre, un message d’étoffe tissée »

 

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En 2013, le Frac lorrain a invité Cecilia Vicuna pour son exposition « Les Immémoriales ». Cécilia Vicuna décrit l’installation de son oeuvre :

« L’installation Quipu Austral est composée de deux éléments: des rubans de laine non tissée attachés au plafond par des noeuds (« quipu », dans la langue andine quechua) et l’enregistrement sonore de poèmes que je chante. Ce Quipu est une prière pour un monde unifié, née de la vision commune qu’avaient les peuples premiers d’Amérique du Sud et d’Australie sur le monde: leurs sociétés étaient basées sur la beauté des échanges, sur des relations égales et libres. La palette de couleur de la laine s’inspire des peintures aborigènes
et va du jaune pale au rouge-brun.
J’ai commencé à réaliser des « quipu » lorsque j’étais adolescente au Chili. Le « quipu » est un système d’écriture basé sur des noeuds et des fils colorés créé dans les Andes il y a plus de 5 000 ans (ce qui le rend peut-être antérieur à l’écriture). Il fut utilisé jusqu’à la conquête espagnole de l’Amérique du Sud au quinzième siècle qui le supprima rapidement.
Réactiver ce processus était donc pour moi un acte de rébellion. J’ai intitulé cette installation Quipu Austral pour souligner les connections entre les arts de l’hémisphère sud qui ont en commun un même système d’orientation métaphysique.
J’ai souvent écrit que l’être humain a un désir profond de relations équitables et ce besoin devrait être la base de tous les échanges. Si l’art est compris comme l’expression de ce désir, il peut redevenir, comme par le passé, un modèle éthique, un lieu de réflexion.
Mon Quipu est un poème dans l’espace. La laine non tissée symbolise l’état inachevé d’où tout est né. Quand des gens le traversent, ils deviennent eux-mêmes les « noeuds », les porteurs de mémoire.
J’ai demandé à un musicien chilien, mon ami José Pérez de Arce, de m’enregistrer lorsque je chantais et improvisais des sons évoquant l’eau et les fils. Dans les Andes, le fil est une métaphore pour l’eau, le fil de la vie.Quipu Austral est une prière pour les sources d’eau qui s’assèchent partout dans le monde. J’ai aussi demandé à José Pérez de Arce d’inclure sa voix en réponse à mon chant et des ambiances sonores du Chili.
J’ai grandi dans une famille traditionnelle d’artistes, descendants métissés d’Européens et d’Andins. Notre maison était pleine de livres en langues diverses, de magnifiques livres d’art et d’encyclopédies que j’ai dévorés. Mon éducation fut tout ce qu’il y a d’européen mais je savais que l’histoire avait un verso. J’avais le sentiment que même la branche d’origine européenne de ma famille s’était mise à l’unisson des Andes, après avoir été là depuis le XVIIème siècle. J’ai donc lu les avant-gardes européennes, Dada et les Surréalistes comme une confirmation de la capacité de la poésie à reconnecter les hommes à la mémoire antique de la terre. Artiste poète, j’ai commencé à travailler au Chili au milieu des années 1960 sous l’influence combinée des Andes et de Dada : je créais des oeuvres précaires sur la plage qui disparaissaient avec la marée haute.»  Cecilia Vicuña

 

Maricruz Arribas, artiste née au Pérou, passionnée par la collecte d’objets et leur réutilisation en tant que partie intégrante de son art a également réalisé des Quipus. Sa réflexion porte sur le passage du temps sur les objets. 

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Isabelle Baudelet pour Text’Styles le 18 novembre 2016

Merci à Elena Sanchez d’avoir évoqué les Quipus il y a quelques temps lors des premières publications text’styles.

 


Les aide-mémoires des Incas : une origine ancienne et énigmatique

 

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