Tisser la musique par Olivier Segard

GyorgyLigeti György Ligeti

Lorsqu’il arrive à Vienne en 1959 à l’âge de 36 ans, le compositeur György Ligeti, tel Orphée, revient des enfers. Celui de la montée de l’antisémitisme dans son pays natal, la Roumanie. Celui de la déportation, à laquelle il échappe, contrairement à sa famille. Celui des travaux forcés auxquels il est condamné en 1944. Celui des chars russes pénétrant dans Budapest en 1956. Celui de la censure du régime soviétique qui juge sa musique trop « dissonante ». Celui enfin de la chape de plomb communiste de la fin des années 50 qui l’oblige à fuir de l’autre côté du rideau de fer. Ce qu’il fait en compagnie de son épouse Vera, en traversant de nuit la frontière autrichienne « évitant les balises de l’aviation russe ».

 

Ses premières années en Europe de l’Ouest sont marquées par les rencontres avec l’avant garde musicale de son temps, des compositeurs de sa génération : ils s’appellent Pierre Boulez, Karl Heinz Stockhausen, Bruno Maderna, Mauricio Kagel. Porté par cette renaissance artistique du début des années 60, Ligeti trouve sa voie personnelle et s’inspire d’une terminologie empruntée à la confection textile.

 

« L’expérience la plus importante que j’ai faite au Studio de Cologne, c’est la mise au point de textures nettes et floues. (…) En superposant un petit nombre de voix en une fausse polyphonie, on obtient des tissus sonores complexes dont le modèle de tissage se trouve en perpétuelle transformation. »

 

Et de plus en plus, il parle de « trame », de « tissu », de « tissage, de « texture » pour évoquer sa musique.

 

Dans son excellente biographie de Ligeti (Fayard 2016), le compositeur français Karol Beffa nous rappelle le lien qui existe entre le langage humain, le langage musical et le tissage :

 

« On parle bien du “fil du discours”, de “fil directeur de la parole”, qui peut “s’emmêler” ou “se perdre”, quand le locuteur s’éloigne d’un raisonnement structuré. De même un récit, une parole pourront être “décousues”. Entre individus naîtra “ le fil d’une conversation” (…) Le discours musical peut, lui aussi, être envisagé comme une ligne sonore, un fil qui se “déroule” dans le temps, et l’on peut dire que c’est un lieu commun de parler d’instruments “nouant une conversation” au sein d’une formation musicale, un quatuor à cordes par exemple (…) C’est le tissage qui va permettre cette organisation. D’où les métaphores multiples qui renvoient aux étoffes : la “toile de fond” d’un récit, son “canevas ”, sa “trame”, sa “texture” ; et d’ailleurs, comme le note Eric Joly, les termes “contexte”, “texture” et “texte” sont eux-mêmes issus du latin “Textus”, “Tissu”. »

ligeti beffa

 

Plus qu’aucun autre compositeur de son temps, Ligeti poursuit toute sa vie cette idée d’une musique proche du tissage. Et ses œuvres font effectivement penser à des bouts d’étoffes de différentes couleurs qui s’entremêlent, construisant le fil d’un discours envoûtant et mystérieux, teinté d’humanité.

 

Pour découvrir ou redécouvrir la musique de Ligeti, je vous propose trois œuvres typiques de sa technique d’écriture « textile ». Elles rendent comptent immédiatement de la notion de « tissage » dans la composition qui se dévoile comme enchevêtrement sans fin de textures musicales.

Atmosphères (1961)

liget atmosphere

 

Lontano (1967)

ligeti lontano

 

Melodien (1971)

Ligeti7 melodien

 

 

 

 

 

 

 

 

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